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     MISSION DE NOEL 2005

REGARDEZ DU CÔTÉ DE MITROVICA

On the road again, again

Nous traversons de nuit la Serbie, descendant vers le sud par les petites routes cheminant à travers les villes et villages.

Ce trajet de Belgrade à la frontière du Kosovo pendant les célébrations de Noël nous offre une photographie instantanée de la vigueur des traditions et de la Foi orthodoxe de ce pays. Les familles se pressent dans les églises et les monastères, on fait la queue à l’entrée comme à l’ouverture des soldes dans les pays occidentaux ! Bel exemple de syncrétisme pagano-chrétien, des feux sont allumés dans les cours entourant les églises et les croyants viennent s’y réchauffer. Des arches tressées de branchage ornent l’entrée des maisons et nous ne croisons pas une voiture sur laquelle une branche morte ne soit accrochée. On ne sait plus très bien si l’on célèbre la naissance du Christ ou le retour du soleil, ou plutôt il semble que pour les Serbes les deux se confondent.

Nous arrivons en début de soirée au poste-frontière du Kosovo-Metohija, près de Raska. C’est ici que nos contacts serbes nous attendent. Nous faisons donc connaissance avec A., un colosse âgé d’une trentaine d’années et parlant couramment anglais, et Y., un peu plus vieux que son camarade mais plus facétieux aussi. Pendant notre court séjour dans la ville martyr de Kosovska-Mitrovica ils seront nos guides. Leur présence facilite notre passage au checkpoint tenu par la police serbe et nous ne rencontrons pas non plus d’ennuis avec les douaniers de l’UNMIK (United Nations Mission In Kosovo).
Nous suivons ensuite la voiture de nos nouveaux compagnons pendant près d’une heure. Il ne s’agirait en effet pas de se perdre par ici, nous traversons plusieurs zones contrôlées par les Albanais. D’ailleurs, quand ils s’ennuient les Albanais canardent les voitures serbes qui empruntent cette route. Il y a quelques semaines c’est un policier de l’UNMIK, un Italien je crois, qui a été tué sur cette route, victime d’une méprise manifestement.

Arrivés dans Mitrovica, A. et Y. nous accompagnent jusqu’à un petit hôtel appartenant à leurs camarades. Nous fixons l’heure du rendez-vous le lendemain matin avant qu’ils partent rejoindre leurs familles respectives et fêter la nativité avec eux. En découvrant notre chambre, nous ne pouvons qu’esquisser un large sourire en voyant la douche. Après trois jours de voyage à travers l’Europe, nous en rêvions un peu ! La réjouissance sera de courte durée, nous avions oublié un peu vite que l’eau se trouve sous contrôle albanais… Il en est d’ailleurs de même pour la centrale électrique et ainsi la partie serbe de Mitrovica se trouve-t-elle privée d’électricité plusieurs heures par jour.

Malgré la fatigue du voyage, le sommeil n’est pas au rendez-vous et nous décidons donc de partir à la découverte de Mitrovica.

Mitro by night, Mitro by night

Notre sortie nocturne est tout d’abord dotée d’une bande-son originale. En effet, les rafales de fusils mitrailleurs ou les tirs de pistolets ne nous quitteront pas de la nuit. Difficile de savoir si il s’agit de Serbes exprimant leur joie ou de musulmans cherchant à troubler la quiétude de cette nuit. Quoi qu’il en soit, cela confère à notre promenade une ambiance toute particulière.

Il n’est pas très tard, 21 ou 22 heures, mais pourtant toute la ville est endormie. Chacun est chez soi, parmi les siens. Nous ne croiserons dans les rues que les hommes de l’UNMIK patrouillant en voiture ou les soldats de la KFOR.

La ville est endormie, mais nous découvrons à travers les boutiques que Mitrovica n’est pas une ville morte. Des pizzerias, des boutiques de vêtements, le local d’un club de foot ; oui, Mitro veut vivre.

En descendant la rue principale de la ville, nous nous dirigeons vers le pont. Pour nous ce pont a valeur de symbole. C’est ici que les Serbes ont stoppé la progression des musulmans. La rivière Ibar forme désormais une frontière naturelle entre Mitrovica nord, où se sont réfugiés 20 000 Serbes, et la partie sud peuplée par 80 000 musulmans. En voyant le pont, les images des émeutes de mars dernier nous reviennent en mémoire. Les Albanais avaient alors tenté de franchir le pont pour pénétrer dans la partie serbe. Les troupes françaises de la KFOR, stationnées sur le pont, avaient repoussé les émeutiers, non sans essuyer plusieurs tirs de snipers situés dans les immeubles jouxtant le pont côté musulman. Durant ces funestes journées, le père de D., l’un des principaux chefs de la résistance serbe, avait d’ailleurs été abattu par l’un de ces snipers.

Tout naturellement nous engageons la conversation avec les deux bidasses en poste à l’entrée du pont. « Vous êtes ici en vacances ? » nous demande l’un d’eux. Grand éclat de rire avant de leur souhaiter bonne nuit.

Les minarets des fous d’Allah remplaceront nos clochers….

Comme prévu, nous retrouvons A. et Y. en fin de matinée. Après un café rapidement avalé, ils proposent de nous amener sur la colline surplombant Mitrovica. C’est en fait là que les Serbes sont en train de construire leur nouvelle église. L’an dernier, toujours au cours des émeutes des 17 et 18 mars, l’église orthodoxe Saint Sava, située dans la partie sud de la ville, avait été incendiée sous les yeux des soldats de la KFOR.

Les Albanais brûlent les églises, détruisent les monastères, et érigent de nouvelles mosquées. De la colline nous pouvons observer Mitrovica sud. La partie musulmane de la ville est désormais peuplée de 80 000 personnes, qui continuent d’arriver chaque jour du Kosovo, mais aussi directement d’Albanie. A. nous désigne au milieu des immeubles d’habitation les minarets de deux mosquées. Ils sont plus hauts que tous les bâtiments alentour. A. nous explique alors qu’il existait auparavant deux petites mosquées dans Mitrovica, une située au sud et l’autre au nord. Ce sont désormais quatre mosquées qui accueillent les croyants dans la Mitrovica albanaise (prononcée « Mitrovitcha »). Il nous parle aussi de cette mosquée cathédrale bâtie à Pristina, capitale du Kosovo où ne résident plus aujourd’hui que quarante (40 !) Serbes, et tout simplement nommée mosquée Bin Laden. Faut-il dès lors être voyant pour comprendre d’où provient l’aide apportée aux Albanais du Kosovo ? Ce sont clairement les réseaux de l’islamisme international qui se mobilisent ici, apportant leur appui logistique, humain et financier. On nous a aussi parlé de cette mosquée en construction tout près de l’enclave serbe de Strpce, dans le sud du Kosmet (abréviation administrative utilisée pour Kosovo-Metohija). Mosquée financée, bâtie et animée par des islamistes « français » du Val d’Oise. Que penser alors du comportement des forces internationales déployées au Kosovo ? Passivité ? Complicité ? Je vous en laisse juges. Quoi qu’il en soit, le terrorisme islamiste semble plus dangereux pour certains en Irak ou en Afghanistan qu’au cœur de l’Europe.

Nous continuons à discuter avec notre compagnon. Alors qu’il nous comte le passé et le présent de sa nation, nous comprenons à quel point nous sommes proches. A. n’est pas un militant, A. n’a jamais reçu une quelconque formation politique. Et pourtant nos pensées sont sœurs. Ce que nous ressentons, ce dont nous avons peur aussi, il l’a vécu. Il évoque l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, la stratégie trouble des Etats-Unis, et même la situation de l’immigration en France, et ses mots sont les nôtres. Devant cette église, sur cette colline surplombant Mitrovica, nous savons que notre combat est le même. Les paroles d’A. sont claires : « Nous sommes le rempart de l’Europe face à l’Islam conquérant ». A. se sent Européen alors que certains dans notre famille d’idées frémissent encore à l’évocation de cette réalité. A. prend la juste mesure de l’immigration et de l’avancée de l’Islam en France alors que certains camarades, dans des pays d’Europe encore relativement préservés, nous regardent en souriant comme de gentils allumés paranoïaques quand nous évoquons le quotidien des Français. Il semble que la confrontation avec le réel et l’expérience empirique construisent les esprits plus solidement que toutes les lectures ou conférences et à ce moment précis je me sens bien plus proche du défenseur de Mitrovica que de chacun d’entre eux.

En parlant d’A., j’ai utilisé l’expression « défenseur de Mitrovica » et je crois en fait que c’est ce que je répondrai si l’on me demandait quel est son métier. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi… Alors que nous quittons la colline, le colosse blond nous livre une partie de sa vie. Avant que les événements de 1999 ne conduisent, après les bombardements meurtriers de l’OTAN et le départ forcé de l’armée yougoslave, à la situation actuelle, A. était footballeur professionnel. Il évoluait au sein de l’élite yougoslave dans l’équipe de Pristina. Il aurait pu choisir un exil doré dans un club du sud de l’Europe, des propositions lui ont été faites, mais A. a choisi une autre voie. Ecoutant l’appel de la terre et des morts, il a rejoint sa famille dans sa ville natale, Mitrovica, dès que les premiers affrontements ont éclaté. Son caractère et son courage l’ont alors amené à se retrouver en première ligne pour défendre sa cité. Des terrains de football au pont de Mitro, voici le parcours d’un homme debout. Et pourtant, je le répète, ni A., ni son ami Y. n’étaient auparavant engagés en politique. Rien à priori ne les prédestiner à devenir les gardiens de cette nouvelle frontière. Je pense qu’il y a ici une leçon à méditer pour chacun d’entre nous. Lors des périodes de crise, des hommes se réveillent et se révèlent. C’est aussi dans ces périodes troublées, quand les repères institutionnels disparaissent, que le peuple se retourne vers ceux qui le défendent, et l’on peut alors constater que l’inversion des valeurs que nous vivons dans nos sociétés s’écroule immédiatement. Le courage redevient alors une vertu primordiale.

Noël, joyeux Noël, bons baisers du fort de France

Il s’est passé quelque chose sur cette colline, c’est certain. Désormais, les visages se sont déridés et malgré la barrière de la langue nous parvenons même à plaisanter avec Y. qui n’entend pourtant pas l’anglais. Pour le déjeuner, nous sommes invités à déguster les mets et alcools locaux dans un restaurant de Mitrovica. « Régalez-vous, c’est tout ce que nous pouvons vous offrir ici ! » nous lance A. Si seulement il pouvait savoir ce que ces quelques heures passées au Kosovo nous ont déjà apporté.

Après ce repas, nous prenons la route pour rejoindre le lieu où résident depuis un an la majorité des réfugiés du village d’Obilic. Lors des émeutes, que l’on pourrait tout aussi bien qualifier de pogroms, des 17 et 18 mars 2004, des milliers d’Albanais ont fondu sur les quartiers serbes d’Obilic. L’école a été incendiée, des douzaines de maisons et d’immeubles ont été détruits. En quelques heures, les Serbes d’Obilic ont été contraints de quitter leur ville. C’est bien souvent à pied et sans aucun bagage qu’ils ont pris la route vers Mitrovica, où ils sont depuis lors réfugiés dans plusieurs bâtiments. Si nous avons monté cette opération, si nous avons traversé cinq frontières, c’est pour offrir un Noël aux enfants d’Obilic.
C’est donc dans un ancien hôtel qui abrite désormais de nombreuses familles de réfugiés serbes que la distribution aura lieu. À notre arrivée nous sommes accueillis par un couple qu’A. nous présente comme les responsables de la communauté. Ils nous présentent la façon dont notre chargement va être réparti. Nous allons procéder à une distribution de cadeaux à la vingtaine d’enfants présents et ils se chargeront ensuite d’apporter les jouets à ceux qui résident dans d’autres bâtiments à travers la ville. Ils répartiront aussi les vêtements à travers les différentes familles selon leurs besoins. Les adultes viennent nous prêter main forte et en quelques minutes les nombreux cartons sont débarqués dans une grande pièce de l’hôtel. Alors que nous transportons les derniers cartons, les premiers enfants commencent à se presser autour de nous. On peut voir dans leurs yeux la curiosité et l’excitation que suscitent notre présence et notre cargaison. Des jouets, des jeux, ils n’en ont plus. Ils sont restés là-bas, à Obilic. Peut-être ont-ils brûlé, ou alors ont-ils été offert à un petit Albanais ? Ces présents c’est un peu de légèreté et d’évasion, le droit de retourner à leur statut d’enfant dans un monde qui ne leur a fait aucun cadeau depuis longtemps. Je dois bien l’avouer, pendant notre voyage nous nous sommes demandés comment nos cadeaux seraient perçus. Après tout, peut-être ne manquaient-ils pas tant que ça de ce genre de choses ? Nous n’allions pas tarder à être rassurés. Après que les adultes leur aient expliqué qui nous étions et la raison de notre présence (même si je crois que leurs larges sourires signifiaient qu’ils l’avaient déjà deviné), les enfants se rangent devant nous pour venir prendre leurs cadeaux. Friandises, voitures, peluches, ballons ; les têtes blondes d’Obilic (et dans la majorité des cas ce n’est pas qu’une expression) ont les bras bien remplis. Je n’oublierai jamais ce petit blondinet tenant fièrement l’énorme léopard en peluche ou encore le sourire tellement expressif de cette brunette quand elle a découvert une corde à sauter dans l’un des cartons. Ces regards, cette joie, ces sourires récompensent au centuple tous nos efforts. C’est pour eux que nous nous battons. Et à en croire le sourire immense qui éclaire le visage de notre compagnon A., nous avons aussi cela en commun. Avant notre départ, les adultes d’Obilic tiennent à nous témoigner leur reconnaissance en partageant avec nous le(s) verre(s) de l’amitié. En dégustant l’alcool de leur confection, nous sommes définitivement persuadés que les Serbes sont un peuple viril !

Ce n’est qu’un au revoir mes frères, oui nous nous reverrons mes frères

A. et Y. nous escortent jusqu’à la sortie de la dernière zone albanaise sur la route reliant Mitrovica à la frontière du Kosovo. C’est ici que nos chemins se séparent. A. nous remercie chaleureusement, et je me plais à penser qu’il ne s’agit pas d’une formule de politesse mais d’une pensée sincère. En tous cas, au moment de leur serrer la main c’est leur avant-bras que j’empoigne fraternellement. Ils sont mes camarades.

Philippe